Théâtre: l'urgence d'un débat

05.04.2005

Texte de Paul-Antoine Taillefer et Raymonde Gazaille - Respectivement président et directrice générale du Conseil québécois du théâtre 

 

Au cours de la dernière année, le milieu théâtral québécois a été ébranlé de multiples façons et sur plusieurs fronts. La communauté théâtrale et la société en général se sont questionnées collectivement sous l’impulsion de la campagne du Mouvement pour les arts et les lettres ou à la lecture de lettres ouvertes individuelles publiées dans les journaux. 

Les saisons probablement compromises des grands théâtres que représentent les TAI, la menace d’un nouveau boycottage des activités culturelles par les enseignants, la crise du Rideau Vert, la dégradation de la salle du Quat’sous, les étudiants du Conservatoire d’art dramatique mal logés depuis plusieurs années et l’appel de Wajdi Mouawad à la ministre Beauchamp ont figuré parmi les moment forts de cette année. Autant de voyants rouges allumés attirant l’attention sur une situation de plus en plus critique. 

La réalité de la pratique théâtrale est complexe et issue de problématiques interdépendantes. Nous sentons ici la nécessité de mettre en lumière les difficultés les plus criantes que connaissent les compagnies et les praticiens de théâtre. 

LA DIFFUSION

Le réseau de diffusion du théâtre au Québec est l’un des maillons les plus importants de la chaîne de création-production-diffusion. Il en est aussi le plus faible. Les compagnies qui se produisent au Québec le font pour des cachets devenus insuffisants souvent les mêmes depuis 15 ou 20 ans. Cette situation est alarmante, particulièrement pour notre théâtre jeune public qui est coincé entre l’incapacité des parents et des écoles à payer davantage, les coûts de production qui augmentent inexorablement et des subventions qui stagnent. 

La diffusion internationale démontre aujourd’hui la même fragilité. Les effets de la mondialisation ne sont pas étrangers au théâtre : prolifération des barrières tarifaires entre les États, fermeture relative du marché américain, fragilisation du réseau de diffusion européen, ouverture des marchés habituels à d’autres produits culturels. Les effets commencent à se faire sentir sur le théâtre québécois, et exigent dès aujourd’hui des mesures d’accompagnement. 

LES ORGANISMES DE THÉÂTRE

Les compagnies qui font le théâtre – qui en assument les charges financières, coordonnent la production, assurent la promotion en vue de la diffusion – sont, même pour les plus établies, sous-financées. Pour la grande majorité des autres, la précarité est un état permanent. Plus de 80% des compagnies ont été fondées après les années 80, années qui ont vu le début de la presque stagnation des fonds publics en culture. 

La plupart de ces compagnies (environ 300) jonglent année après année avec des revenus insuffisants. Souvent, seul le travail non rémunéré de leurs dirigeants permet aux œuvres d’éclore et de nous charmer. La majorité des organismes subventionneurs reconnaissent d’emblée la problématique du sous-financement, mais sont liés par des budgets qui stagnent malgré des besoins qui vont croissants. 

Les praticiens sont les principaux artisans de ce théâtre québécois qu’on brandit à bout de bras lorsque vient le temps d’afficher l’identité qui nous distingue. Pourtant, ils sont peu reconnus et peu rémunérés. On leur demande d’être tout à la fois : comédien, metteur en scène, gestionnaire, directeur artistique et spécialiste de la mise en marché. Aurait-on des exigences semblables pour un médecin ou un enseignant? 

En plus des faibles cachets qu’ils reçoivent, ils n’ont pas accès au filet de sécurité sociale qui est acquis à la majorité des Québécois. La Loi sur le statut de l’artiste les a confinés au rôle de travailleurs autonomes et, à ce titre, ils n’ont pas droit à l’assurance-emploi. 

Aux problèmes de sous-financement soulevés par le milieu artistique, l’État propose l’apport du financement privé. Or l’expérience de ce type de partenariats ne saurait s’appliquer au milieu théâtral autrement que sous forme de revenus complémentaires, revenus que seuls les grands organismes peuvent attirer. De plus, soumis à l’instabilité du financement privé, les organismes seront inévitablement encore plus fragilisés. 

UNE DIVISION STÉRILE

Aussi, l’opposition ubuesque qui est en train de s’installer entre le filet de sécurité sociale auquel travaille un comité du ministère de la Culture et des Communications et la nécessaire injection de fonds supplémentaires pour les compagnies de théâtre ne peut que nous diviser vainement. 

Les mesures comprises dans le filet de sécurité sociale pensé par le comité gouvernemental, à savoir, de manière générale, un accès à l’assurance-emploi, au soutien de la Commission de la santé et de la sécurité du travail ainsi qu’à la Régie des rentes du Québec, sont actuellement quasi inopérantes, et les rendre accessibles aux clientèles qu’elles doivent desservir coûterait des millions de plus. 

De même, la mesure de l’étalement de revenus offerte depuis l’année dernière ne profite qu’aux plus nantis, c’est-à-dire ceux qui font 50 000$ et plus de revenus artistiques par année. 

Compte tenu des limites des mesures proposées par le gouvernement, il faudrait peut-être songer à revisiter la Loi sur le statut de l’artiste. D’ici là, il serait plus judicieux de soutenir directement la création d’emplois. Celle-ci passe inévitablement par un meilleur financement des compagnies de théâtre qui, elles, pourront engager davantage de comédiens et à de meilleures conditions, augmentant ainsi directement et concrètement le revenu de ceux-ci. 

Les multiples voyants rouges qui se sont allumés au cours de la dernière année ne sont que des symptômes d’un mal plus grand, celui du sous-financement généralisé des arts et de la culture. Si le Conseil québécois du théâtre, en tant qu’organisme national de représentation, ne peut ni ne veut s’immiscer dans les négociations menées par ses membres, il lui importe cependant de faciliter un débat devant conduire à l’identification de solutions communes. De fait, le colloque Le théâtre à tout prix qu’organise le CQT en mai prochain pourrait marquer le premier pas vers la mise en place de solutions. L’ensemble de la communauté théâtrale et tous ceux à qui l’avenir du théâtre importe y sont conviés.

 

 

 

 

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